"Ma tête, ma pauvre tête !"
s'écriait un personnage de comédie.
J'aurais presque le droit de pousser la même exclamation douloureuse,
car, depuis hier, j'ai sous le crâne toutes sortes de visions
et de vacarmes : chiens qui aboient, agneaux qui bêlent, ânes
qui braient, vaches qui beuglent, sarabandes de polichinelles aux
accords d'un orchestre étrange composé de lapins battant
la caisse, des chevaux au galop, des fantassins à l'exercice,
puis un formidable bruit de vaisselle, comme si du haut de quelque
escalier du palais dégringolaient tous les chaudrons et toutes
les casseroles de la cuisine de Gargantua, et quand je crois que c'est
fini, des voitures roulent, des canons tressautent sur leur essieu,
des bateaux à vapeur font évoluer leur hélice,
et, derrière une locomotive qui halète et qui souffle,
un train de chemin de fer, avec mille figures immobiles aux portières,
s'allonge fantastiquement.
Voici ce qui s'est passé :
Un camarade, ancien commissionnaire en marchandises et fort au courant
de ce qui concerne "l'article de Paris, me dit l'autre matin
:
- Le jour de l'An approche, les fabricants de jouets sont dans le
coup de feu des expéditions ; le moment serait venu, puisque
tu as cette envie depuis longtemps, d'aller leur faire une visite.
Je le suivis rue Taille-Pain , je le suivis rue
Pierre-au-Lars , je le suivis rue Brise-Miche
(on aurait pu aussi bien prendre tout droit par la rue Saint-Martin
ou la rue du Temple , mais mon ami a la coquetterie des chemins
de traverse où personne, excepté lui, ne passe plus
guère) ; puis, ayant contourné le chevet gothique et
noir de Saint-Merri, l'intervalle des maisons s'élargit peu
à peu et nous nous trouvâmes au milieu d'un carrefour
où flottait dans l'air ce parfum spécial, cher à
l'enfance, du sapin frais scié et du fer-blanc nouvellement
verni. A tous les étalages, sur les enseignes, des trompettes
et des tambours, des sabres de bois, des pistolets de paille, des
polichinelles gigantesques, une barre de fer dans le dos, découpaient
sur l'azur du ciel leur profil joyeux et bizarre, et dans la cour
des vieux hôtels jadis habités par les présidents,
de grands camions attelés et chargés s'apprêtaient
à emporter en province et jusqu'au bout du monde leur cargaison
d'innocente joie : la poupée d'un sou, rudimentaire et raide,
qui paraît si belle aux yeux ouverts tout ronds, du petit paysan,
et le pantin à grelots d'or, vêtu de satin et de cannetille,
dont s'amusera un seul jour le caprice des enfants riches.
Nous étions arrivés au Pays des Joujoux !
Chemin faisant, mon guide m'expliquait, à grand renfort de
considérations économiques et de chiffres, les diverses
branches de cette industrie, les jouets en fer et en bois, les pièces
habillées, les pièces à effet pour étalages,
les meubles, les animaux vernis, ceux couverts de laine et de poils,
sur soufflets, roulettes et galets, les soldats de plomb, les imitations
mécaniques.
- C'est tout un monde !
Comme nous passions rue Chapon :
- Montons ici, je dois connaître le patron.
Il le connaissait en effet : M. Georges Potier ,
un homme aimable qui, sur l'assurance que je n'étais pas un
concurrent, se mit gracieusement à notre disposition pour nous
faire voir en détail les coins et recoins de sa manufacture.
M. Potier fabrique de tout avec le fer-blanc , des
casernes et des cuisines, des écuries et des salons, des tramways,
des bateaux, des chemins de fer. Il n'est pas d'objet usuel, il n'est
pas création raffinée dont on ne retrouve chez lui la
représentation exacte et minuscule. Notre civilisation peut
périr : rien qu'avec une boutique de marchand de joujoux, les
savants pourront la reconstituer tout entière ; et si tant
de détails précieux de la vie romaine et grecque nous
échappent, si l'on en est encore à se demander comment
les anciens repassaient leurs mouchoirs, comment les catapultes marchaient
et de quelle façon se plaçaient les rameurs sur les
galères à trois rangs de rames, c'est que, dans les
laves d'Herculanum et sous les cendres de Pompéi, la fatalité
a voulu qu'on n'ait pas découvert encore la boutique d'un marchand
de joujoux !
Mais que d'efforts humains, quel outillage il faut pour produire cette
chose pourtant si fragile ! Voici les machines à estamper,
les découpoirs, les ateliers pour la soudure et la fonte peuplés
d'ouvriers noirs comme des Cyclopes, tenant à la main des fers
à chalumeau activités par l'air comprimé, et
soufflant bruyamment la flamme, ou bien assis autour d'une chaudière
en fusion et faisant ruisseler par grandes cuillerées l'étain
fondu, éblouissant et lourd comme une cascade d'argent vif.
Ailleurs, le métal grince, des roues tournent, une fine limaille
de cuivre, pareille à la poudre d'or que vendent les nègres
en Guinée, couvre de luisants établis. C'est ici que
se fabriquent les pièces mécaniques. Puis, quand tout
est ajusté, monté, viennent le décor, le vernissage,
le bronzage, le séchage au four ; après quoi, il ne
restera plus qu'à mettre le jouet parfait dans sa boîte,
une de ces boîtes en bois blanc et mince que les enfants connaissent
bien et qu'ils ouvrent avec tant d'émotion, sûrs qu'ils
sont de les trouver pleines de merveilles.
Ce travail occupe près de deux cents ouvrières
et ouvriers.
Avant de nous quitter, M. Portier nous dit :
- Vous savez, tout ce que j'emploie ici est d'origine française,
et je vais vous montrer ce que je considère comme mon triomphe.
C'étaient de petits soldats de plomb qu'une vieille femme rangeait
par douzaines ; ils avaient le casque pointu, le costume prussien.
- Vous ne comprenez pas ? C'est pourtant bien simple. Avant la guerre,
les soldats de plomb nous venaient d'Allemagne ; maintenant, c'est
moi qui leur expédie à Berlin !
Et nous nous sérrâmes la main patriotiquement, réjouis
à l'idée de cette pacifique revanche.
- Qui diable invente toutes ces choses ?
- Un peu tout le monde, les patrons, les ouvriers. Chacun, au courant
de l'année, a sa trouvaille, son idée. Et puis, il y
a les petits fabricants qui travaillent en chambre et qui cèdent
leurs brevets aux gros bonnets. Ce sont les plus intéressants
; mais ils habitent surtout Ménilmontant et le haut
de Belleville , et nous n'aurions pas le temps de les voir
aujourd'hui.
Cependant, ce petit monde d'étain et de fer m'avait un peu
fatigué. J'éprouvais le besoin de me reposer à
des spectacles plus rustiques. Tout à coup, rue des
Archives , une enseigne m'arrêta : "Maison
Schanne , - fondée en 1817, - animaux, laines et poils,
bergeries et écuries fines".
- Mais c'est mon vieux Schanne, cela ! Schanne le musicien, compagnon
d'aventures de Mürger et de Champfleury. Pour tout dire, en un
mot, le Schaunard de la Vie de Bohème, aujourd'hui bourgeois
de Paris et commerçant notable.
L'atelier de Schanne est une idylle , et Théocrite
s'y plairait : des chiens, des moutons, des ânes, des vaches,
des chèvres ! Les murs résonnent d'échos bucoliques
; dès la porte, on se sent devenir berger. Schanne modèle
lui-même ses sujets en cire, ce qui exige un art tout particulier.
Il faut traiter l'animal en écorché, pour qu'une fois
la toison, si c'est un mouton, le veau mort-né, si c'est un
cheval ou une vache, ajustés et collés sur le moulage
en carton, on sente par-dessous la saillie des os et le jeu des muscles.
Schanne conserve pour son musée des pièces d'une vérité
parfaite, d'une spirituelle observation. C'est qu'en se faisant industriel,
il a su demeurer artiste. Dans un petit salon où s'escrime
contre les barreaux de sa cage en osier une magnifique alouette huppée,
- l'oiseau gaulois ! sont les souvenirs de la verte jeunesse : des
croquis au mur, des portraits d'amis, le piano sur lequel, aux heures
de loisir, on compose encore.
Mais dans l'âme de Schanne, c'est le jouet qui, décidément
tient la plus grande place. Schanne a sur le jouet tout une esthétique
et toute une philosophie que Schaunard ne renierait point. Il nous
disait :
- L'enfant naît bon et doux ; qu'aime-t-il ? que demande-t-il
? Des chiens, des moutons qui sont bons et doux comme lui .
Il ne veut pas d'animaux féroces. j'ai essayé un jour
de fabriquer des lions et des tigres, mais je n'en ai pas vendu un
seul. L'humanité vaut mieux qu'on ne croit ; le jouet m'a réconcilié
avec elle !
Et sur cette pensée consolante, nous quittâmes le royaume
des joujoux.
Un poète s'est demandé ce que devenaient les vieilles
lunes ; on peut, par une curiosité aussi juste, se demander
ce que deviennent les vieux jouets.
- Mais quoi ! les joujoux ne vieillissent point. Aimés des
enfants, ils meurent jeunes comme les héros aimés des
Dieux. Offert ce soir tout flambant neuf, le bébé mécanique
frisé d'or aura demain pour tête une boule informe décolorée
sous les baisers ; la poupée parlante, ni plus ni moins qu'un
martyr chrétien ses entrailles, laissera le son et la sciure
couler de son ventre fait de fine peau de gant ; et le cheval de carton
qu'un imprudent palefrenier aura trop souvent mené boire se
trouvera fondu jusqu'au cou. Les joujoux sont d'essence éphémère,
et, dès la semaine après le Jour de l'An, on peut chercher
ce qui survit d'eux dans d'étranges Champs-Elysées où
vont, paraît-il, les âmes des choses cassées, en
compagnie des débris du vase en cristal à, qui l'empereur
Héliogabale, spiritualiste raffiné, fit élever
un grand tombeau.
Aussi n'est-ce pas le joujou acheté, donné, mis en morceaux,
dont le sort nous inquiète. Celui-là suit sa destinée
! Mais bien le joujou invendu.
Car tous les joujoux ne se vendent pas dans ces baraques improvisées
qui, huit ou quinze jours durant, donnent un air de rue chinoise aux
trottoirs de nos boulevards.
Où vont les pantins démodés, les "articles-Paris"
vieillis, les "succès de l'année" dont l'impertinente
brume d'hiver a flétri le clinquant et ramolli la cannetille
? Peut-être, expédiés aux Grandes-Indes
et vers de lointaines Polynésies , charmeront-ils
quelque jeune prince négrillon dont le père se pare,
en guise d'ornement guerrier, d'une éblouissante boîte
à sardines ! Peut-être aussi, fourrés dans les
coins, empilés dans des caisses, relégués dans
la chambre aux soldes au fond d'entrepôts ténébreux,
connaîtront-ils, jusqu'à ce que les mites en aient raison,
l'existence mélancolique des marchandises passées à
l'état de "rossignols" !
Eh bien ! non : toute gloire a son regain comme la bonne herbe, et
j'ai découvert hier, en me promenant, que ces riens charmants,
qu'une fois défraîchis le Paris riche et boulevardier
méprise, ne sont pas perdus pour cela.
Loin des quartiers riches, tout près des fortifications, au-delà
des anciennes barrières, le long des larges avenues aux maisons
rares traversant le Paris suburbain, il y a aussi des baraques à
joujoux - moins somptueuses, moins illuminées, mais non moins
achalandées, certes ! et perpétuellement entourés,
tant que le jour dure ou que le gaz n'est pas éteint, d'un
cercle de gamins peu vêtus dont les yeux s'allument de convoitise.
C'est là que les joujoux de l'an passé redeviennent
joujoux à la mode. Que dis-je ? les joujoux de l'an passé
! les joujoux d'il y a dix ans, d'il y a vingt ans ! Promenade à
faire pour ceux que tente l'amère douceur des mélancolies
rétrospectives.
Essayez-en ! et, tout émus, vous retrouverez votre enfance
en retrouvant les joujoux primitifs comme en donnaient jadis les grands-pères.
Joujoux barbares, violents, crevant les yeux, poissant aux doigts
et sentant bon la térébenthine. Longues trompettes en
fer-blanc emplâtrait un doigt de soudure ; tambours cerclés
de cuivre luisant ; petits violons rouges dont même l'art infernal
d'un Paganini n'aurait pas su tirer une note ; poupées en bois,
les bras tombants, les jambes jointes, roides comme des statues, petits
soldats, fabriqués au tour et portant encore le grand shako
des premières guerres d'Afrique, vaillants forgerons battant
l'enclume et faits d'un rondin surmonté d'une boule, à
qui un morceau de bois incisé donne l'apparence du profil humain
; et ces étonnants animaux dus à la collaboration de
sculpteurs sans raison et de coloristes en délire. Chevaux
indigo, taureaux écarlates, lions faits en peau de lapin, lapins
ornés d'une crinière à qui les oreilles redressées
et deux clous d'or en guise d'yeux donnent un aspect diabolique !
Et qu'on ne s'y trompe pas : nos grands-pères avaient raison
! Ce sont bien là les vrais joujoux. Ces joujoux, les enfants
les aiment, et non vos joujoux plus nature que la nature, et faux
à force de réalité, qu'on met à la mode
aujourd'hui.
J'en avais acheté un hier, -à très bon marché,
- pour ne pas revenir sans rien. Qu'était-ce ? je l'ignore.
Un monstre ! Quelque chose qui prétendait être un cheval
et qui aurait pu tout aussi bien se réclamer de la parenté
de l'hippopotame. Un être effrayant, ou plutôt une ébauche
d'être, taillé à la hache, sauvagement colorié,
ambigu, bizarre, né du chaos, tel qu'en ont déterré
les paléontologistes.
Comme je le portais sous le bras, les passants se retournaient pour
en rire.
Eh bien ! mon petit ami Toto, qui n'a pas ses quatre ans, l'a tout
de suite reconnu ; - Toto, en le voyant s'est écrié
:
- c'est un âne !
Et il a dédaigneusement jeté par terre un autre âne
qu'il avait déjà, un âne en carton-pâte,
exact comme un croquis d'artiste, avec le poil curieusement imité
par un semis de laine hachée et les tendons saillants sous
la peau.
Évidemment, Toto avait raison : mon âne, - l'âne
idéal, - était le vrai âne !
Mais que voulez-vous ? partageant le sort de tous mes contemporains,
l'oeil perverti, le sens esthétique dépravé par
un précoce abus d'habitudes naturalistes, je ne m'en étais
pas aperçu.
PAUL ARENE