Le jouet est la
grande actualité du jour .
Cependant, la page qu'on va lire n'est pas d'aujourd'hui. Elle
date de près de quarante ans ; mais elle est restée
jeune tout de même, et il est probable qu'elle le sera encore
longtemps.
Hippolyte Rigault, qui l'a signée, fut un des écrivains
dont la mort prématurée attrista le plus justement les
hommes de sa génération.
Né à Saint-Germain-en-Laye en 1821 - il était entré
dans le professorat en sortant de l'École Normale, et avait été
pendant un an, de 47 à 48, le précepteur du jeune comte
d'Eu, fils du Duc de Nemours. La chute de Louis-Philippe le fit rentrer
dans l'Université.
A trente ans, il était professeur de rhétorique au lycée
de Versailles, et débutait comme critique littéraire à
cette Revue de l'instruction publique où, vers la même
époque, écrivaient Prévost-Paradol, Taine, About,
Caro, J.-J. Weiss, Assolant. En 1853, M. de Sacy appelait le jeune professeur
au Journal des Débats. Rigault entrait en ce moment dans la grande
notoriété.
Professeur de rhétorique au Lycée Louis-le-Grand, il passait
trois ans plus tard son doctorat ès Lettres avec une thèse
sur l'Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes, que l'Académie
couronnait, et qui mettait le sceau à sa réputation. En
même temps, la chaire d'éloquence latine au Collège
de France lui était offerte.
Le journal des Débats (comme tout change !) était alors,
au regard du gouvernement, une feuille subversive, à laquelle
un écrivain "bien pensant" se fût garder de collaborer.
M. Rouland, ministre de l'instruction publique, mit le jeune maître
en demeure d'opter entre sa chaire et son journal. Rigault était
trop fier pour reculer : il choisit le journal.
Une courte maladie, due à l'excès de travail, l'emportait
au bout d'une année. Il était âgé de trente-sept
ans.
Les chroniques de Rigault et les Revues de quinzaine
qu'il donna aux Débats, de 57 à 58, ont été
réunies en un volume de Conversations littéraires et morales,
d'où nous détachons l'intéressant chapitre
qu'on va lire.
C'est une chronique qu'écrivit Rigault en revenant de
l'Exposition Universelle qui se tenait, en 1855
, au Palais de l'Industrie.
Il y a peut-être profit à la relire aujourd'hui. Aussi
bien la mode est aux "reprises", et les directeurs de théâtre
ne se font pas faute d'y sacrifier. Pourquoi le journalisme dédaignerait-il
cette tradition salutaire, qui a l'avantage d'établir comme un
lien de solidarité familiale entre les écrivains d'hier
et ceux d'aujourd'hui, et de rappeler aux amateurs d'idées neuves
que les vieux papiers ne sont peut-être pas ceux où on
en rencontre le moins ?...
Em. B.
"Je suis un peu de l'avis de Démocrite : il n'y a de sérieux
que ce qui le paraît pas. J'ai rencontré au Palais de l'industrie
des gens scandalisés de voir la foule déserter les vitrines
sérieuses, et faire queue devant les jouets d'enfants. Pour moi,
je m'étonne seulement que la queue ne soit pas plus longue. Les
jouets d'enfants sont, avec l'imprimerie, une des parties les plus graves
de l'Exposition, on les croit frivoles, parce qu'on les prend pour des
plaisirs. Ce sont des plaisirs, en effet, mais ce sont aussi, comme
les livres, des moyens d'éducation ; ils aident à former
l'homme, et, après tout, quoiqu'on fasse aujourd'hui de bien
belles machines, l'homme est encore ce qu'on a inventé de plus
intéressant. Il a paru, il y a quelque temps, un ouvrage dont
l'auteur proposait de commencer l'éducation de l'homme avant
sa naissance. Cela a semblé généralement prématuré,
et d'une exécution difficile.
Mais quand l'enfant est né, quand son âme est éclose,
quand son esprit jette les premières lueurs, quand ses lèvres
essayent les premières paroles et ses pieds tremblants les premiers
pas, l'éducation morale et physique doit commencer : tout le
monde est d'accord là-dessus, même les peuples sauvages,
qui écrasent le nez des poupons de six mois pour les rendre plus
beaux, et leur serrent la tête entre deux planches pour leur allonger
le crâne et les rendre plus spirituels.
Chez les peuples civilisés où l'éducation prend
les formes non de la torture, mais du plaisir, les jouets peuvent avoir
un rôle important et aimable, et, en général, on
n'y songe pas assez. Les faiseurs de traités d'éducation
s'estiment trop grands seigneurs pour s'occuper de ces bagatelles ;
les grands esprits eux-mêmes, qui savent qu'il n'y a pas de bagatelles
quand il s'agit de l'enfance, ont oublié le chapitre des joujoux
; il a échappé au Tasse, dans son Père de Famille
; à Rabelais, dont le Gargantua, un jeune colosse, ne sait jouer
qu'à la paume ; à Rousseau, dont l'Émile, un petit
philosophe, ne joue presque jamais.
C'est une lacune de la pédagogie. Les enfants méritent
cependant qu'on s'occupe un peu plus de leurs plaisirs. On croit avoir
tout fait quand on a inventé des jouets qui les amusent sans
blesser leurs mains délicates. Ce n'est pas assez. Les babys
eux-mêmes sont des personnages plus avancés qu'on ne croit.
Ils ont de l'esprit avant de parler ; leurs yeux perçoivent déjà
les formes diverses des objets, même quand ils errent sans paraître
capables de se fixer ; leurs oreilles sont déjà sensibles
à la différence des sons, même quand ils ont l'air
de ne pas reconnaître la voix maternelle.
Quel est le premier jouet qu'on met entre leurs mains ? Un hochet. J'en
ai vu de charmants en ivoire, en argent, en vermeil, ciselés
avec un art exquis ; mais, l'avourerai-je ? Le plus beau hochet me révolte.
Je ne me plains pas, comme Addison, qu'en donnant à l'enfant
l'habitude du mouvement et de l'agitation, le hochet développe
en lui les facultés actives au préjudice des facultés
contemplatives.
L'homme est né pour agir ; il n'y a pas de mal qu'il s'y accoutume
de bonne heure. Mais pourquoi de ce bonhomme de métal, le premier
ami de l'enfant, fait-on presque toujours un être difforme, bossu
par devant et par derrière, avec une bouche qui se fend, un nez
qui se recourbe et qui va rejoindre le menton ? La première imitation
de la nature qui frappe les yeux de l'enfant, c'est la figure d'un monstre.
Il fait connaissance avec l'art par l'entremise du laid. Il semble qu'on
se hâte de révéler la laideur à ses yeux
étonnés qui viennent de s'ouvrir, comme s'ils n'avaient
pas le temps, un jour, de la contempler. Je sais que je contredis ici
l'opinion de Rousseau. Il prend soin de présenter à son
Émile les animaux les plus laids, sous prétexte de l'aguerrir.
On peut, à mon avis, aguerrir l'enfant sans le secours des monstres.
Il n'y a pas besoin de le familiariser avec un crapaud, pour l'empêcher
de trembler devant un ramoneur - Ce n'est pas tout. Dans le corps de
ce bonhomme cagneux et bossu, on pratique un sifflet aigu dont le son
déchire l'ouïe naissante de l'enfant. C'est, dit-on, pour
le divertir. Voilà la première idée qu'on lui donne
de la musique ! Il débute dans la vie par une fausse note ! Je
suis persuadé que, chaque année, l'éducation de
l'enfant par un hochet détruit en germe, dans notre pays, une
foule de peintres et de musiciens. Montaigne regrette que dans les collèges
de son temps, qu'il appelle "de vraies geôles de jeunesse captive",
on n'ait pas eu l'idée de dresser de belles statues de la Joie,
de Force et de Grâces, pour environner de bonne heure les jeunes
gens des images de la beauté. Je partage les regrets de Montaigne,
et je voudrais voir s'élever, sous les arbres de nos lycées,
un peuple de statues copiées sur les plus parfaits modèles
de la sculpture antique : ce serait une réparation légitime
des désastres infinis causés par le hochet. Je voudrais
surtout qu'au lieu de ces affreux visages de magots, dont l'argent et
le vermeil font ressortir la difformité, les orfèvres
ne fissent plus désormais que de jolies figures, aimables et
souriantes, qui éveilleraient chez l'enfant l'idée divine
de la grâce. Qui empêche qu'à la place de ces sifflets
barbares qui faussent l'oreille et qui vous valent, plus tard, tant
de mauvaise musique, on n'insère adroitement, dans les hochets,
quelques petits instruments aux sons justes et doux, qui révèlent
à l'enfant les premiers secrets de l'euphonie ?
Quoi de plus facile, aujourd'hui, que l'industrie, appliquée
à la musique, produit des mécaniques harmonieuses d'une
perfection si humiliante pour les musiciens ? Quand on invente des pianos
automates qui exécutent tout seuls des caprices de Listz et des
fantaisies de Thalberg, on peut faire des hochets qui apprennent la
gamme aux petits enfants.
A l'âge du hochet succède l'âge de la poupée.
J'ai vu au palais des Champs-Elysées des poupées du premier
mérite : elles forment la partie la plus remarquable de l'exposition
de joujoux... Mais, Françaises ou étrangères, toutes
ces demoiselles ont leurs défauts, et je veux leur dire, avec
égards, tout ce que j'ai sur le coeur.
Qu'est-ce qu'une poupée , s'il vous plaît
? Ce n'est pas une chose ni un objet ; c'est une personne
, c'est l'enfant de l'enfant . Celui-ci lui prête
par l'imagination la vie, le mouvement, l'action, la responsabilité.
Il la gouverne, comme il est gouverné lui-même par ses
parents ; il la punit ou la récompense, l'embrasse, l'exile ou
l'emprisonne, selon que la poupée a bien ou mal agi ; il lui
impose la discipline qu'il subit ; il partage avec elle l'éducation
qu'elle reçoit. Rien de meilleur que ces applications spontanées
de l'idée du bien et du mal, rien de plus propre à développer
la conscience morale de l'enfant. C'est la moitié de l'éducation
de la petite fille, que cette comédie charmante de maternité
jouée par elle à son profit. Voilà le sens philosophique
de la poupée.
Aussi tout ce qui rendra plus facile l'illusion volontaire de l'enfant,
tout ce qui donnera plus de fondement à son affection et à
son autorité maternelle, en faisant de la poupée une personne
vraisemblable, tout cela sera un progrès.
On a imaginé un mécanisme intérieur qui permet
aux poupées de parler. Je n'attache pas un si grand prix à
ce tour de force. L'enfant se charge de faire parler la poupée
mieux que tous les mécanismes possibles. L'éducation
n'a pas besoin des automates de Vaucanson . Mais ce qui me plaît,
c'est de voir aux poupées un corps moins grossier et moins rude.
Je leur sais gré de s'être mises au niveau de la science,
d'avoir profité des découvertes modernes et de s'être
ajusté des articulations mobiles qui leur permettent d'agir,
de s'asseoir et de se lever, de s'agenouiller plus aisément que
vous et moi.
... Et comme je félicite les poupées contemporaines d'avoir
adopté décidément cette carnation plus vraie que
donnent la porcelaine et surtout la cire, et remplacé par de
beaux yeux de verre bleus ou noirs, expressifs et tendres, ces yeux
de carton bêtes et immobiles ; de sourire avec des lèvres
de carmin et de dérouler sur leurs épaules une chevelure
de soie, au lieu d'étaler ces couleurs brutales empâtées
sur le visage, et ces crins épais qui blessaient le regard et
le toucher ! Je le répète, ce sont là des progrès
véritables ; mais ce ne sont que des progrès matériels.
... Or, et c'est là que j'en veux venir, il est urgent de porter
une loi somptuaire contre les poupées en général,
comme autrefois, on en fit une à Rome contre les dames romaines.
Ce fut Caton qui se chargea de cette proposition impopulaire, et il
trouva pour lui répondre une fille d'avocat, nommée Hortensia,
qui avait hérité de la langue de son père. le pauvre
Caton se retira de cette campagne quelque peu meurtri. Mais qu'importe
? Son exemple ne me décourage pas, et je dénonce hardiment
comme un danger public le luxe des poupées.
Passez la revue de ces princesses : ce n'est que velours, satin et soie,
bijoux, dentelles et rubans. En les voyant on s'écrie comme dans
la Tour de Nesle : "Ce sont de grandes dames !" Elles sont toutes à
la mode, non à la mode d'hier, il y a longtemps qu'elles ont
laissé la mode d'hier à leurs femmes de chambre, mais
à la mode d'aujourd'hui. Que dis-je ? les poupées ont
vingt quatre heures d'avance sur les femmes. On essaye sur elles la
mode de demain.
... Croyez-vous, dites-moi, que les petites filles du dix-neuvième
siècle aient absolument besoin que, dès l'âge le
plus tendre, leur poupée leur enseigne à poser devant
le genre humain ? Croyez- vous que ces lèvres pincées,
ces yeux en coulisse, toutes ces mines de mijaurées en grand
uniforme enseignent aux enfants le naturel et la simplicité ?
Croyez-vous que ces Cèlimènes au petit pied, qui ne connaissent
pas le négligé, qui ont toujours l'air d'aller en visite
ou de partir pour le bal, qui évidemment ont été
au bois ce matin, et iront aux Bouffes ce soir, inspireront, Madame,
à votre petite fille le goût de la vie intérieure
et des soins du ménage ?
...La loi somptuaire que je réclame du gouvernement ne frappera
pas seulement les toilettes : elle atteindra les appartements, les meubles
et la vaisselle ; car les poupées se logent comme elles s'habillent
: il faut de l'unité dans la vie. Faites-vous présenter
chez elles des tentures de Damas, des tapis de Turquie, des étagères
de bois de rose, avec des chinoiseries imperceptibles, des bahuts Renaissance,
des fauteuils Louis XIII, des consoles Louis XV, toute l'histoire de
France est dans leurs salons. Dans leur chambre à coucher, des
rideaux de dentelle, des toilettes de Boule, où s'étalent
l'ivoire, le cristal et le vermeil ; des lits... quels lits, grand Dieu
! Qui peut habiter de pareils palais ? Des poupées aux camélias,
rien de plus.
... Mais il est un progrès que je voudrais voir s'accomplir,
parce qu'il importe davantage à l'éducation, c'est celui
que j'appellerai le progrès moral des joujoux. Sans doute, il
faut qu'il y ait des jeux de pur agrément et de pure adresse,
pour le délassement de l'esprit pour l'exercice du corps. Qu'on
multiplie, tant qu'on voudra, les jeux de cette nature, quoiqu'il vaille
mieux peu être en inventer où l'histoire, la géographie,
le dessin, l'architecture et les sciences usuelles aient un peu plus
de part. Mais de grâce, qu'on supprime sans pitié tous
les jeux de hasard ; qu'on éloigne des yeux de l'enfant tous
les objets qui altèrent en lui l'idée de la beauté
; qu'on ne laisse pas inutiles en ses mains les jouets ont on peut tirer
parti pour l'éducation de son esprit et de son âme. Bannissez
les joujoux de luxe et l'ostentation coûteuse, malfaisante, ridicule
; l'enfant doit s'amuser de ses jouets ; tout est perdu s'il en tire
vanité. Les joujoux des enfants ne doivent donner que des plaisirs,
tout au plus des leçons ; ceux qui donnent des passions, il faut
les laisser aux hommes.
Pour accomplir cette réforme dans les jeux de l'enfance, je ne
compte guère sur les parties les plus intéressées
: sur l'enfant et sur le marchand. Ils s'entendent comme larrons en
foire ; l'un veut acheter, l'autre vendre : que leur importe le reste
? Je compte sur le bon sens des mères ; ce sont elles qui devraient
s'entendre pour promulguer la loi somptuaire que je réclamais
tout à l'heure. Tout le monde y gagnerait, et qui sait ? après
avoir ramené leurs enfants à la simplicité, elles
finiraient peut-être elles-mêmes par y revenir.
Hippolyte Rigault
29 juillet 1855