France
Militaire du 12-13 janvier 1896
Les
Jouets mécaniques
"Approchez, Mesdames et Messieurs ! Venez voir la grande nouveauté
de l'année ! Tout marche, tout fonctionne ! C'est curieux, c'est
nouveau, c'est bien fait ! Prenez l'objet en main, madame. Ne craignez
pas de toucher : tous nos jouets sont garantis ! C'est un joli Cadeau
à faire à un enfant ! Cet article est français.
Il ne doit rien à l'étranger ! Deux sous, le petit coq
japonais, deux sous ! Demandez les moustaches d'Arton. Qui n'a pas de
moustaches ?...".
Ainsi de la Madeleine à la Bastille, s'époumonent les
marchands des petites baraques éphémères, en ces
premiers jours de l'an nouveau, cependant que les promeneurs, le nez
rougi par le froid, engoncés dans leurs vêtements, s'en
vont de boutique en boutique, heureux de ce beau jour d'hiver où
tout est à la joie.
On s'amuse de tout : des boniments des camelots, des cris de joie des
bambins, des jouets curieux qui s'agitent de ci de là, sur les
comptoirs, sur les tables, voire même tout simplement sur le bitume
avec des mouvements saccadés d'automates.

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Camelot
vendant des jouets Martin sur les grands boulevards Parisiens.
Photo 1900.
Parmi
toutes ces petites merveilles qui éblouissent les regards et
tentent les porte-monnaie, ce sont naturellement les jouets mécaniques
qui éveillent le plus la curiosité.
L'homme est si attaché à la vie, quoi qu'il en dise, qu'il
ne peut s'empêcher d'en aimer jusqu'à l'illusion.
Il ne faut pas mépriser les jouets. Ils ont dans l'histoire
leur importance scientifique et tel d'entre eux, qui ne coûtera
que quelques sous, provoquera parfois la réflexion mieux que
l'eût fait la plus savante expérience de laboratoire.
Héron d'Alexandrie , quelque cent ans
avant Jésus-Christ , a décrit de curieux appareils,
qui ne sont cependant que des jouets, mais que rend des plus remarquables
l'application ingénieuse des propriétés fondamentales
de l'air chaud et de la vapeur.
Faut-il citer l'artifice amusant de quelques temples où des statues
placées sur l'autel faisaient des libations dès que s'allumait
le feu des sacrifices ? Le miracle était dû à la
dilatation de l'air, sous l'influence de la chaleur. Cet air renfermé
dans un récipient placé sous le foyer de l'autel, augmentant
de volume dès que le feu brûlait au-dessus, comprimait
le liquide occupant le fond de la boîte et le forçait à
monter dans une petite conduite dissimulée dans l'intérieur
de la statue, pour le faire arriver dans la coupe d'où il coulait
tant que durait le feu.
La poudre de guerre, sur la puissance de laquelle repose l'équilibre
instable des États modernes, servait en Orient, il y a de longs
siècles, à de simples et joyeux feux d'artifices. Si même
l'on en croit Roger Bacon, les enfants de chez nous s'amusaient de ce
mélange explosif deux cents ans avant la découverte des
canons.
Le cerf-volant , qui a passionné notre enfance,
n'est-il pas devenu l'aéroplane des chercheurs de navigation
aérienne par le plus lourd que l'air ? N'a-t-il pas servi à
Franklin pour démontrer l'existence de l'électricité
atmosphérique ?
Et le ludion ? Qui ne se rappelle l'avoir vu, ce petit
diablotin de verre monter et descendre dans sa carafe pleine d'eau,
au commandement de son maître ou de sa maîtresse, diseurs
de bonne aventure en plein vent ?
On sait comment il fonctionne. Suspendu à une petite boule creuse
percée d'un trou et où un peu d'eau est entrée,
en équilibre de pression avec l'air resté dans cette boule,
il est encore un peu plus léger que l'eau dont il occupe la place
; aussi se tient-il tout en haut, contre la membrane du parchemin qui
ferme la carafe, au ras du liquide. Vient-on à appuyer sur cette
membrane, on comprime l'eau qui entre alors en plus grande quantité
dans la boule du petit diable, en refoulant encore davantage l'air qui
s'y trouve et qui lui faisait tout à l'heure équilibre.
Le ludion, devenu plus lourd par l'introduction de cette eau, descend
alors au fond de sa prison.
C'est exactement ainsi, en introduisant de l'eau dans sa coque ou en
la rejetant à la mer, que le bateau sous-marin le Goubet
parvient à monter et à descendre à volonté
au sein de l'onde-amère, ainsi que je le rappelais, à
cette place même, dans mon dernier article. On pourrait d'ailleurs,
citer bien d'autres exemples de ce genre, et l'on ferait une étude
de physique et de mécanique des plus complètes rien qu'en
décrivant les ingénieux jouets que l'homme a inventés
pour amuser les bébés.
Je ne vois même pas pourquoi, puisque nous sommes entrés
dans la voie d'enseigner de bonne heure les sciences aux enfants, nous
ne leur mettrions pas dans les mains, pour commencer, les ouvrages de
physique amusante, dont les professeurs répéteraient même
devant eux les curieuses expériences, bien plus capables de se
graver dans leur esprit que les principes arides d'un cours de physique,
fût-il le mieux fait du monde.
Permettez-moi, pour finir, de vous présenter quelques-uns de
ces petits joujoux du jour, qui amusent grands et petits par leur variété
et leur imprévu.
Voici d'abord la grenouille nageuse qui agit les pattes
en son bocal plein d'eau, tout comme le ferait une grenouille en chair
et en os, grâce aux impulsions transmises par l'air d'une poire
en caoutchouc que le marchand tient dans sa main et comprime et détend
tour à tour.
Ici, c'est la boîte magique sur laquelle dansent
de petites figures simplement posées sur le couvercle qu'un aimant
caché dans l'intérieur et mû par un ressort, entraîne
dans son mouvement de rotation.
Voici les petits moteurs à vapeur , machine
verticale ayant cylindre, piston et volant, et que la chaleur d'une
lampe à esprit de vin fait fonctionner.
La course de taureaux montre un toréador tendant
la muelta rouge à l'animal qui fond sur lui les cornes en avant
et le poursuit tout autour de son pivot en une course enragée.
Les dispositions de ce jouet m'ont paru dignes d'une courte description,
tant elles sont ingénieuses. Le principe de la force motrice
est un gros morceau de caoutchouc que l'on tord par un bout sur lui-même
au moyen d'une manivelle pourvue d'un cran d'arrêt.
L'autre extrémité se détord, dès qu'on lâche
l'appareil, en entraînant une roue dentée verticale, qui
engrène avec une autre roue horizontale faisant tourner à
son tour l'axe auquel est attaché le taureau par une petite tringle
horizontale. Pour donner à cet animal l'apparence de la vie,
il ne fallait pas le faire tourner tout d'une traite autour de l'arène,
mais le lancer par bonds saccadés. L'inventeur y a pourvu en
installant dans son mécanisme un balancier à échappement
qui arrête la roue dentée verticale, chaque fois qu'elle
avance d'un cran. C'est tout simplement l'échappement à
ancre de nos pendules.
Ce n'est pas tout. Il était bon que le taureau, au moment d'atteindre
son fuyant ennemi, baissât la tête pour lui donner des cornes
dans le ventre. pour cela la petite tringle horizontale au bout de laquelle
est fixé le taureau, porte près de l'axe un petit bras
qui vient heurter sur la tringle du toréador. A ce choc la tringle
du taureau tourne un peu sur elle-même et fait baisser la tête
à l'animal furieux. Enfin, il fallait imiter le mouvement de
galop, ce qui se fait simplement par les heurts successifs du petit
bras dont je parlais tout à l'heure, contre des reliefs disposés
en rayons tout autour du pivot. Cet artifice donne au taureau une apparence
de vie tout à fait étonnante.
On le voit positivement, à chaque élan, tendre les jarrets
pour s'élancer sur son adversaire.
Il y a aussi le hanneton , tout brillant d'éclatantes
couleurs, dans lequel un système compliqué d'engrenage,
comprenant, s'il vous plaît, deux roues dentées, deux pignons
et deux excentriques, font mouvoir les pattes et battre les ailes du
coléoptère de fer blanc, au point de faire croire, quand
on le prend à la main, qu'il se débat comme un véritable
insecte qui veut reprendre sa liberté.
Ce sont bien les deux plus ingénieux jouets que j'aie vus cette
année et ce qui complète leur physionomie si intéressante
c'est le prix étonnant auquel leurs industrieux inventeurs sont
parvenus à les établir.
On les donne, l'un comme l'autre, pour 29 sous.
Après cela, il faut tirer l'échelle.
Pierre Legard.