FABRICATION FRANCAISE - CONCURRENCE ALLEMANDE - MÉTHODES
DE TRAVAIL. SALAIRES. DÉFENDONS-NOUS !
Depuis
la grossière poupée étrusque ou assyrienne jusqu'aux
objets perfectionnés qui étincellent aux vitrines de nos
magasins et aux baraques des boulevards, chaque époque a imprimé
au jouet sa marque distinctive. La poupée surtout a gardé,
à travers les âges, sa physionomie ; elle a perpétué
les modes et a survécu aux révolutions. Marquise poudrée
à la fin de l'ancien régime, incroyable sous le Directoire,
jacobine en 1848, cantinière ou infirmière il y a trente
ans, elle avait, paraît-il, subi l'influence même du régime
impérial pour redevenir républicaine, ménagère
attentive, riche bourgeoise ou pauvre servante, bébé au
bras de sa nourrice, ou mariée au voile blanc. Mais, qu'elle
soit en porcelaine, en buis, en carton, en caoutchouc, en peau, costumée
ou non costumée, la poupée constitue le triomphe de l'industrie
parisienne et elle garde toujours son cachet d'origine. A côté
d'elle, nous détenons le monopole de l'article dit d'actualité,
produit éphémère des événements et
des courants d'opinion, depuis les coquettes bastilles à démolir
et les mignonnes guillotines en carton jusqu'aux automobiles, aux ballons
dirigeables et au fameux coffre-fort...
L'industrie du jouet est une de celles qui font appel aux concours
les plus divers, aux métiers les plus opposés ;
elle a le double privilège d'être partout et de n'être
nulle part ; céramistes, modeleurs, peintres, lingères,
coiffeuses, garnisseuses, habilleuses, cartonniers, mécaniciens,
découpeurs, estampeurs, forgerons, ferblantiers, ébénistes,
etc., tout un monde de travailleurs apporte son contingent à
l'oeuvre commune .
En France,
le département de la Seine est le principal
centre de fabrication ; il occupe à lui seul 85 pour
cent du chiffre total du personnel ; les jouets en bois
viennent, soit de Dortan, petit village de l'Ain, soit du Jura, qui
nous fournit aussi les mouvements d'horlogerie.

Jadis,
la plus grande partie de nos jouets était fabriquée dans
de petits ateliers disséminés dans le quartier du
Marais et dans l'enchevêtrement des vieilles rues rayonnant
autour des Archives ; l'ouvrier travaillait presque toujours seul, ne
prenant un apprenti que vers l'époque du nouvel an ; on comptait,
il y a une trentaine d'années, 400 ateliers pour 2800
ouvriers ; mais, ne disposant pas de capitaux, incertain de
la vente, le petit patron ne pouvait produire à l'avance et la
petite industrie a fait place à la grande fabrique. La concentration
est très frappante ; plusieurs maisons comptent aujourd'hui
de 100 à 500 ouvriers , et cela s'explique lorsqu'on
songe que la préparation de la poupée exige à elle
seule jusqu'à trente quatre opérations. De plus, l'achat
des matières premières qui entrent dans la fabrication,
- ivoire, nacre, cuivre, fer blanc, plomb, or, argent, et tous ces riens
utilisables qui sortent métamorphosés de l'usine, - exigent
de fortes avances, et la transformation de ces mêmes produits
demande des machines à découper, à emboutir, des
laminoirs, forges, meules, etc. Le jouet mécanique, - dont le
mouvement est fourni par les 500 ateliers disséminés dans
le Jura, - est venu achever le petit industriel. Allez donc risquer
les 700 francs qu'a coûté l'outillage du petit attelage
de pompe à incendie ou les 3 000 francs nécessités
par le fameux tombereau parisien vendu 39 sous au détail !
Malgré ou grâce à ces transformations, l'essor de
notre production a été remarquable. En 1855
, elle était de 7 millions ; actuellement, elle
atteint 75 millions et occupe plus de 25000
travailleurs ; leur salaire moyen est, pour les hommes, de
5 Fr 50 et pour les femmes de 3 francs par jour, avec une morte-saison
de plusieurs mois ; et cependant ces mille bibelots de l'actualité
que l'imagination créé pour un jour, nous les devons à
ces ouvriers auxquels l'initiative la plus large est laissée
pour la conception de leurs modèles et qui luttent avec avantage
contre nos concurrents.
Comme dans le jouet, il faut toujours et encore du nouveau, cet esprit
inventif nous a permis de maintenir notre chiffre d'exportation
, dont le maximum a été atteint en 1895
, avec près de 34 millions de francs, pour osciller,
depuis, autour de 31 millions et demi...
Ce recul coïncide, d'ailleurs, avec une augmentation des échanges
de nos rivaux qui ne font guère que copier - et mal copier
- le jouet parisien !
L'industrie du jouet se trouve, en effet, en présence d'un redoutable
concurrent : l'Allemagne. Les principaux centres de fabrication chez
nos voisins sont : Nuremberg, qui se rattache à Furth par une
série ininterrompue de faubourgs ; Sonneberg et l'Erzgebirge
Saxon. C'est à Sonneberg que l'on fait les poupées, les
masques et les articles en papier mâché, et les 8 à
10000 ouvriers, qui y sont occupés doivent demander leurs ressources
à un salaire de 65 centimes par jour ! Dans l'Erzgebirge, on
fabrique surtout le jouet en bois ; on y compte une cinquantaine d'usines
d'assemblage, car la production se subdivise à l'infini ; chaque
commune a sa spécialité ; ici on fait le jouet sculpté,
là les chambres de poupées, ailleurs les voitures, les
tambours, les chevaux...; les parties mêmes du jouet sont spécialisées,
et certains villages ne produisent que le harnachement ou même,
plus humblement, des crinières et des queues de cheval. On atteint
ainsi le maximum de bon marché, d'autant que l'ouvrier arrive,
après deux années d'apprentissage, à gagner de
8 à 10 francs... par semaine.
Furth et Nuremberg sont le berceau du soldat de plomb - précurseur
inconscient de la suprématie militaire dans le plus soldatesque
des empires. C'est une industrie qui a pris d'assaut les bonnes grâces
de officiers retraités, qui ne dédaignent pas de fournir
des modèles et de veiller à la fidélité
des costumes. Plusieurs fabriques importantes fondent la matière
première, découpent le métal, assemblent les pièces.
Le salaire des ouvriers peut atteindre jusqu'à 30 francs par
semaine.
Aux femmes incombe le soin de peindre, chez elles, ces guerriers ; elles
gagnent ainsi, par semaine, de 7 fr 50 à 9 francs, dont il faut
déduire le montant des fournitures : pinceaux, couleurs, etc.
Chaque jour , il sort des usines une armée de 100
000 soldats , non seulement pour l'amusement des enfants, mais
aussi pour l'instruction des officiers, qui les font manoeuvrer sur
le "Kiergsspiel", où ils remplacent les échecs.
Pour favoriser l'industrie du jouet, l'État a fondé, à
Grünhainichen, une école professionnelle de dessin et de
modelage ; les cours, gratuits, sont donnés par quatre professeurs,
et suivis par 200 élèves. D'autres écoles dues
à l'initiative privée, fonctionnent dans les autres centres
producteurs.
Ces méthodes de travail, les encouragements constants apportés
à cette industrie, ont permis à nos voisins d'augmenter
leur production et leurs échanges avec le dehors, alors que les
nôtres diminuent. C'est ainsi que l'Allemagne a exporté
, en 1901 , près de 67 millions de francs
de jouets , alors qu'elle n'en exportait que pour 44 millions
il y a six ans. Sa présence se fait surtout sentir en Angleterre
et aux États-Unis, qui étaient jadis nos meilleurs clients.
mais c'est en France même que les jouets d'Outre-Rhin commencent
à nous concurrencer ; nous n'en recevions que pour trois millions
et demi en 1895, tandis que nous en absorbons actuellement pour plus
de cinq millions de francs !
Aussi bien, si l'enfant dans ses jeux nous permet de deviner les instincts,
les volontés et les passions de l'homme futur, ce rapide coup
d'oeil sur l'état de l'industrie destinée à contenter
ses goûts nous laisse entrevoir les luttes que ce même enfant
aura à soutenir demain pour ne pas se laisser annihiler par ses
dangereux rivaux.
Alexandre Girard