Elle anime toujours Paris d'une vie nouvelle, la jolie foire aux étrennes
qui, énorme, bruyante, encombrante, arrêtant, malgré
le froid, par milliers, devant ses posticheurs, les promeneurs et
les passants des grands boulevards, marque si gentiment du ruissellement
de ses ors et des gestes éperdus de ses pantins la transition
de l'année qui finit à l'année qui commence.
Elle s'est transformée, à la vérité, en
affectant des allures utilitaires qu'elle n'avait pas autrefois et
en se laissant envahir par la quincaillerie et la brocante. Ce sont
des signes évidents de décrépitude.
Mais M. Lépine a pris heureusement notre foire aux étrennes
sous sa protection. L'on sait avec quelle sollicitude très
avertie il a inauguré les concours qui ont donné l'impulsion
dont elle avait besoin à cette industrie si parisienne du jouet,
faite du génie d'une légion de gagne-petit. Ces concours,
on peut le dire, ont préservé de la déchéance
qui le menaçait le joyeux marché des petites baraques.
Il est certain que tous nos intéressants petits façonniers
allaient mourir. Ils ont repris courage, créé des ateliers,
fait appel aux petites mains et tout un menu peuple des faubourgs,
soutenu et récompensé, est revenu à la joie de
vivre. Ce résultat est tout simplement admirable.
S'arrêtera-t-on en si beau chemin et n'arrivera-t-on pas de
la même manière à sauver de la ruine une
autre branche de l'industrie du jouet qui souffre
et périclite : la fabrication de la poupée
? La poupée, il faut bien le reconnaître, n'est presque
plus française. Il s'en fabrique bien, en France, deux
ou trois millions par an . Mais la poupée est un être
complexe qui se compose d'une tête de porcelaine ou de bois,
de membres articulés, d'un torse en toile bourré de
son, etc. Eh bien, le plus souvent, la porcelaine peinte, le bois
ouvré, la toile garnie de bourre de ces fantoches nous arrivent
d'Allemagne.
Quelquefois, dans ces poupées, les yeux qui paraissent l'âme
restent français : on les ajuste à Paris dans leur petite
cage de porcelaine allemande ombragée de longs cils. Mais,
presque toujours, leurs jolies joues carminées, leur beau front
coiffé de si abondants cheveux bouclés, tout cela nous
vient du pays de Gretchen et de Dorothée
. La fraîche porcelaine que les bambins et les miochesses de
France couvrent de baisers passionnés est un produit allemand.
Ne devons-nous pas souhaiter que l'industrie parisienne regagne en
ce domaine le terrain qu'elle a perdu ? La poupée ne demeure
plus vraiment française que par le chiffon qu'il l'habille.
Oui, c'est l'habilleuse de poupées, la fêle et pâle
Parisienne des ateliers, qui maintient, à force de travail
et de surmenage, la primauté que garde encore cette branche
de l'industrie française du jouet.
Cette habilleuse , c'est elle qui véritablement
triomphe dans le marché actuel ouvert aux convoitises de l'enfance
; c'est elle la Fée du joujou . Si vous saviez
les merveilles qu'elle accomplit et avec quelle habileté elle
travaille ! C'est le miracle de la foire aux étrennes, cela.
Songez que chacune de ces mignonnes figurines articulées que
l'on vendre cinquante centimes (six sous en gros ! ) possède
un habillement complet composé de 7 pièces ; il y a
le jupon, le pantalon, le corsage brodé, le chapeau toujours
ravissant, la collerette, la ceinture, les rubans. Que de détails
pour l'habilleuse ! Mais, c'est une fée, je le répète.
Elle dote de toute cette garde-robe assortie deux douzaines de poupées
par jour, ce qui lui vaut un salaire de 2 fr 50. C'est peu sans doute
; mais ce n'est qu'à ce prix qu'on peut vendre la grosse de
douze douaunes de poupées 45 frs aux Anglais et aux Brésiliens
!
Il y a tel petit atelier d'habilleuses qui arrive ainsi à confectionner
28000 poupées par an et peut répartir
entre quelques ouvrières associées cinq à six
mille francs de bénéfices. Et elles sont vraiment somptueuses,
ces poupées de six sous. Leurs vêtements sont coupés
en des échantillons de soie et de dentelles achetés
au rabais dans les grandes manufactures du Nord et de Lyon. C'est
du chiffon de soie, très riche, qui ne coûte presque
rien. Et c'est si gentiment drapé !
Voilà pourquoi la poupée de Paris garde encore
sa primauté et règne en souveraine dans les
marchés. Seulement, sa tête est allemande.
- Que voulez-vous, Monsieur, me disait une vendeuse. Nous n'y pouvons
rien. Il faut bien que nous soutenions la concurrence. Ces petites
têtes allemandes ont même de jolies bouches avec des dents,
des dents que le seul fabricant français, qui peut nous fournir
ces porcelaines, - quand il le peut, car il en faut beaucoup, a négligé
d'indiquer sur ses modèles.
Évidemment, nos habilleuses font de leur mieux. Que la grande
industrie leur livre donc les tête de porcelaine à quenottes
blanches dont elles ont besoin, elles seront ravies et feront mieux
encore. Leur vaillance est au-dessus de tout ce qui peut s'imaginer.
Elles prennent souvent sur leur nuit pour achever leur troisième
douzaine de poupées, ce qui porte leur salaire à 3 Fr
75. Et elles sont, comme cela, des milliers de Parigottes qui gagnent
leur vie à habiller des mannequins bourrés de son et
à transformer ces riens inertes en prestigieux bébés.
Elles ont d'ailleurs une doyenne qui leur donne l'exemple du bon goût,
du bien faire et de la bonne humeur dans le travail. C'est la femme
d'un homme de lettres qui égaya souvent le boulevard du brio
de ses articles et laissa quelques oeuvres au théâtre.
Sa veuve demande à la confection des robes de poupées
l'appoint qui lui est nécessaire pour ajouter quelques friandises
à ses repas. C'est fête quand à Belleville, elle
vient en visite à l'atelier qui l'emploie, car on l'aime. Une
consécration de son talent d'habilleuse lui était accordée
récemment par un diplôme du concours de jouets. Elle
est âgée de 76 ans !
Jeunes et vieilles petites mains sont ainsi réunies dans cette
industrie pour tresser la couronne de fête dont Paris se pare
en cette saison. Que la grande ville leur en témoigne toute
sa gratitude. Que serait sans elles cette foire aux étrennes
qui leur doit toute la grâce de son magique décor ?