FIGARO DU 13 FÉVRIER 1897
DANS
LE MONDE DES POUPÉES
Une
exposition de poupées vient de s'ouvrir à Bruxelles.
C'est le moment de rappeler à nos lecteurs cette fantaisie
oubliée de Jean Richepin, l'auteur de Par le Glaive.
Sur le boulevard, un attroupement à la devanture d'un
magasin. je joue des coudes, je m'approche, je regarde. C'est éblouissant,
c'est féerique !
Derrière la grande glace, qui fait une barricade de chaleur
et de lumière contre l'humidité grise du dégel,
sous des ruissellements de gaz, parmi l'or qui flambe, la soie et
le satin qui miroitent, le velours qui rutile, les métaux et
les cristaux qui poignardent l'oeil, un salon de poupées étale
son luxe, ses falbalas, ses meubles en miniature, ses tapis, son opulence
élégante, et pose, et semble vivre.
Sur les fauteuils et le canapé capitonnés, des messieurs
et des dames continuent une causerie précieuse. Il y a un officier
avec de fines moustaches brunes, qui gesticule du bras droit et fait
ainsi s'éparpiller le filigrane de son épaulette, tandis
que sa main gauche, appuyée sur sa cuisse, froisse un gant
glacé à deux boutons imperceptibles. Une grande blonde
l'écoute attentivement, langoureuse, la tête penchée,
les yeux en coulisse, la gorge gonflée sous sa robe de bal
en faille mauve. Une veuve, je parie ! A côté d'elle,
noyé dans les volants de sa traîne qui bouffe, un collégien
croise ses bras sur sa tunique, d'une coupe gauche, où il est
boudiné, comique, paquet.
Devant la cheminée discutent deux diplomates sans doute, ou
deux garçons de café, qui se sont faufilés là,
grâce à leur frac irréprochable et à leurs
favoris en éventail. Debout, les jambes au feu, la poitrine
en avant, le gilet boutonnant au nombril, le plastron de chemise raide
comme une cuirasse, ils échangent des phrases toutes faites
en tenant une mignonne tasse de thé. L'un porte un monocle,
et tout en causant, lorgne le groupe des jolies femmes qui entourent
le piano.
Oh ! Ce piano ! Une merveille, un chef d'oeuvre. Il doit résonner.
j'ai cru l'entendre.
En bleu-clair et blanc, une jeune fille, probablement à marier,
est assise sur le tabouret à vis. Les mains effleurent le clavier.
Une partition bijou est ouverte. Du Gounod ! Je m'en doutais. Pour
tourner les pages, une autre jeune fille se penche et fait saillir
un pouf rose dont le fouillis a l'air d'une fleur aux pétales
entrouverts. Elle avance une menotte aux doigts prétentieusement
écartés, avec l'auriculaire tout raide. De ces deux
échappées du Sacré-Coeur, l'une est blond cendré,
l'autre brune. Pour tous les goûts, quoi !
Mais la plus belle, la plus éblouissante, c'est cette
rousse en satin vert-pomme . La crinière fauve jette
des éclairs, les yeux aussi. La bouche minaude dans un sourire
sanglant. Le corps se développe, s'exhibe, s'offre, allongé
aux bras d'un crapaud bas et large.
A qui cette admirable et perserve créature ? Les deux diplomates
louchent vers elle. L'officier lui lance parfois un rapide coup d'oeil.
Le collégien n'ose pas la regarder, mais il la sent présente.
Les femmes semblent ne pas la voir. Un brave, un dompteur, a seul
le courage d'affronter la lionne. Quel joli gommeux ! comme il est
fin, distingué ! comme il s'incline amoureusement vers la nuque
de la charmeresse, en lui soufflant dans l'oreille on ne sait quels
mots chatouillants ! Petit, pretit, prends garde ! Et de quoi prendrait-il
garde ? C'est une mère de famille, cette mangeuse de coeurs.
Voici près d'elle deux amours de bébés, tout
en chiffons, en pompons, en dentelles ! Hum ! de l'adultère,
alors ?
Décidément, c'est comme dans le monde. Je m'en vais.
Brusquement, je me retourne, les yeux aveuglés encore par cette
opulence papillotante. Devant moi, faisant face à la boutique
somptueuse, une malheureuse baraque se tient tout honteuse au bord
du trottoir, dans la brume, sous la petite pluie sournoise du dégel,
éclairée par une lampe à pétrole, avec
son déballage de pantins à treize, dix-neuf et vingt-neuf.
Les gens passent sans s'y arrêter.
Et pourtant, ils vivent aussi, ceux-là. C'est Polichinelle
, bossu, grimaçant, enluminé de gros vermillon. C'est
Pierrot , clair-de-lunaire. C'est Arlequin
, bariolé, la batte à la main, le corps souple, le museau
noir. Ce sont les soldats de bois, massifs, raides, les poupons bouffis,
les caniches effarés, les béliers en boule, les matous
en peau de lapin. oui, ils sont épais, mal dégrossis,
taillés à coups de couteau, peinturlurés par
taches voyantes. Mais, comme c'est robuste, et comme ça sent
bon la résine, la nature !
Et j'ai rêvé que tous ces va-nu-pieds, tous ces vêtus
de rien, tous ces pantins pauvres envahissaient soudain la belle devanture
d'en face. Ils arrivaient, après la traversée du trottoir,
sales, boueux, humides, et se ruaient dans le satin, la soie, le velours,
la lumière et la chaleur du salon. Polichinelle rossait les
deux diplomates. Pierrot s'asseyait sur le piano. Arlequin donnait
un coup de batte sur le derrière du gommeux et embrassait la
femme aux cheveux jaunes. Les demoiselles étaient forcées
de danser un galop avec les lourds soldats avinés. Le bélier
bousculait le collégien. Le matou en poil de lapin se faisait
les griffes sur le tapis d'Aubusson. Le caniche levait la cuisse contre
les meubles. L'officier courait chercher la garde pour mettre le holà.
A côté de moi, sur le trottoir, deux messieurs parlent
politique.
- Vous avez beau dire, faisait l'un, la bourgeoisie a fini son temps.
Il faut en prendre son parti.
- Mais alors, quoi ? Vous êtes pour la commune !
- Je ne dis pas cela. mais je crois fermement à l'événement
du peuple. Cela se fera en douceur, peu à peu.
Et je vis que les pantins à treize, dix-neuf et vingt-neuf
étaient restés tranquillement sous leur maigre lampe,
en plein air, grelottants, et qu'ils regardaient sans envie le beau
salon du grand monde. Ils se consolaient de leur pauvreté en
se disant :
- Nous ferons le bonheur des enfants pauvres.
JEAN RICHEPIN