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Figaro, 15 juillet 1896
AU JOUR LE JOUR
LE BIBELOT DU 14 JUILLET
GRANDEUR
ET DÉCADENCE
Demandez les bibi,
demandez les monocles ! Demandez les binocles tricolores !
Combien vieux déjà ce cri des camelots, jadis lancé à
pleins poumons sur toute la ligne des boulevards, aujourd'hui ne résonnant
plus que sur la butte sacrée - alias Montmartre - et dans certains carrefours
populaires restés fidèles au culte du fer-blanc et du panache !
1880 - 1890 ! Ce fut la grande époque, on pourrait presque dire la période
héroïque du bibelot populaire, de l'article de Paris, à l'usage
du 14 juillet.
Au classique panem et circences des anciens, il faudra, lorsqu'on voudra
faire l'histoire de nos fêtes, de nos cérémonies patriotiques,
ajouter le vocable : et decortiones. A la décoration des ordres
officiels remise par le gouvernement, constituant ainsi une classe de privilégiés,
les moeurs démocratiques, les fêtes populaires ont opposé l'emblème
patriotique, la décoration allégorique à l'usage de toutes
les boutonnières, de toutes les poitrines, et même de tous les bras
: cocardes, médailles, rubans, épingles, petits drapeaux, aigrettes
de plumes, bonnets phrygiens, brassards, bouffettes.
Cocardes de toutes formes, médailles de tout modèle, drapeaux croisés,
lauriers réunis en couronne, piques et lyres, auxquels sont venus s'ajouter
les plumets informes, les petits singes et les petits acrobates tricolores, petits
riens éphémères, chefs-d'oeuvre d'ingéniosité,
au total quelques feuilles de laiton, quelques kilos de plomb, quelques aunes de
rubans avec lesquels on pourrait constituer un musée. Objets sans nom, que
d'aucuns s'amusèrent déjà à collectionner, qui, mis
sous cadre vers 1880, à Paris, par un brave patriote, faisaient ainsi en
pleine rue, l'admiration des badauds, qui, en 1881, à Lille, donnaient lieu
à une véritable exposition dans la salle des dépêches
du journal "Le petit Nord".
Bimbeloterie patriotique à laquelle il faudra ajouter les bougies tricolores,
les lanternes japonaises tricolores, les éventails tricolores, les dentelles
de papier tricolore, les Bastilles tricolores en bois léger, transparent
; - tout un arsenal du Tricolore allant du papier aux étoffes, en passant
par les caramels et la petite guérite nouveau modèle vendue durant
la période boulangiste.
La période boulangiste ! Ce fut alors, véritablement, le triomphe
des 14 juillet à emblèmes, à insignes patriotiques, avec les
médaillons, avec les bracelets, avec les broches, avec les bagues, avec les
peignes, bijoux et accessoires d'un jour qu'on ne serait pas peu surpris de retrouver,
égarés, dans certaines maisons hospitalières d'un ordre particulier.
Combien lointains, déjà, les 14 juillet aux ombrelles tricolores,
aux écharpes tricolores, aux bas tricolores, aux trinités féminines
se promenant, de par les rues, en robe bleue, blanche, rouge, de façon à
former ainsi un drapeau tricolore ambulant !
Grandeur et décadence des fêtes, fatalement condamnées, qu'elles
soient ordonnées d'en haut ou qu'elles proviennent de l'initiative populaire,
à tomber dans la lassitude propre à toute chose humaine, lorsque cette
chose se renouvelle trop souvent.
14 juillet 1896 ! Objets d'aujourd'hui déjà entrevus hier, objets
de toute sorte, décorations et insignes, que le camelotage parisien sort
à l'occasion des cérémonies patriotiques, entrées depuis
1872 dans nos moeurs, et plus nombreuses que jamais.
L'article fête, jadis strictement réservé à certaines
commémorations nationales, est devenu en quelque sorte omnibus, se colportant
à la Foire du Trône ou à la Foire de Neuilly comme en cette
journée du 14 juillet où le peuple aime tout particulièrement
à se chamarrer, à se décorer.
Demandez la légion nationale ! Qui n'a pas sa décoration ? Qui n'a
pas son ruban tricolore ? Allons, citoyens ! Fleurissez vos boutonnières
! Mesdames, garnissez vos avant-scènes ! criait, hier, sur les boulevards
extérieurs, un camelot, tout en colportant son arsenal de fer-blanc.
Il avait raison. Tout le monde décoré ! Voilà le véritable
objectif.
Et maintenant, si vous voulez connaître les nouveautés du jour, les
voici. Une lanterne minuscule qui s'arbore partout, qui se porte au chapeau, au
corsage, à la boutonnière, au bout de la canne ou de l'ombrelle, -
reproduction bijou de la lanterne vélocipédique, - un gros bouton
tricolore, de loin apparaissant comme s'il était en porcelaine, hommage populaire,
sans doute, à Li- Hung-Tchang,
(extrait)
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